vendredi 18 juin 2010

BAMA, Margaux autrement

Il y a des jours qui commencent mal. Il pleut. Des trombes d'eau. Les nouvelles sont mauvaises. Pire: tristes, terriblement tristes. "Dépend-il de nous d'être heureux?", un des sujets de philosophie du baccalauréat série S m'interpelle. Un peu, c'est vrai, c'est sûr même, mais pas que. Les intempéries dans le sud nous le prouvent. Les agriculteurs le savent mieux que quiconque. La nature décide pour beaucoup, et face à ses choix, cruels, injustes, l'homme doit faire face. Ce même jour, on me vole mon sac à mains, avec tout ce qu'il pouvait contenir de précieux. C'est moche, mais finalement rien que du matériel. Les expériences difficiles de la vie font beaucoup relativiser. "N'est grave que ce qui est nécessaire, n'a de valeur que ce qui pèse" (Milan Kundera - L'insoutenable légèreté de l'être). Alors non, ce n'est pas grave.
Le hasard de la vie, le hasard des rencontres surtout, vous amène parfois à passer des moments... extraordinaires. Ca aussi, c'est la vie. C'est ainsi que, grâce à Jacques Perrin, (surnommé Le Grand Jacques par François Mauss, je trouve que ce surnom lui va merveilleusement bien) j'ai fait la rencontre de Jean-Pierre Boyer, du Château Bel Air Marquis d'Aligre. Bel Air Marquis d'Aligre, BAMA pour le raccourci, un Margaux qui restait pour moi un mystère. Des parcelles de vignes dans lesquelles il manque beaucoup de pieds, un château ayant l'air "abandonné", quasiment personne dans les vignes, un propriétaire ayant la réputation de vivre en véritable ermite, un vin élevé en cuves ciment pendant plusieurs années. Oui, cette propriété restait pour moi un mystère, mais vous l'aurez peut-être déjà compris, j'aime la différence, et donc elle ne pouvait que m'interpeller. Et puis s'il y a une chose que j'aime dans la vie, c'est la simplicité, ce qui me fait d'ailleurs un point commun avec Jean-Pierre Boyer. Car Jean-Pierre Boyer est justement un homme simple, entier, vrai, "nature" aussi comme il dit, plein d'humour et de malice. Il dit lui-même qu'il aime ce qui est "simple, pur, nature" (j'adore!). Jean-Pierre Boyer ne se raconte pas, non, impossible. Je peux juste vous dire que j'ai passé un moment fabuleux, avec une personne hors du commun. Son vin? Nous avons goûté son 2009, son "dernier bébé" comme il dit, ainsi que son 2006 (toujours en cuve). Deux vins magnifiques, où l'on croque le fruit, et dont la matière est superbe. J'ai vraiment, vraiment adoré. Je vous avouerai même que ça m'a réconciliée avec Bordeaux en général, dont je commençais sérieusement à trouver que ça manquait de plaisir, de peps, de fraîcheur, de simplicité aussi parfois. Car Jean-Pierre Boyer est un vrai "paysan", ce qui pour moi ne peut être qu'un compliment. Un vrai paysan, dans une appellation aussi prestigieuse, ça fait plaisir. Vraiment. On est bien loin de l'image des Crus Classés, mais qu'est ce qu'on se sent bien. Le temps semble s'être arrêté, on boit les paroles de Jean-Pierre Boyer, on savoure l'instant présent, et pourtant ce même temps passe à toute allure durant la visite. Le millésime 2009? "Oui, c'est très bon, mais il y en a eu d'autres". Et d'ajouter: "Vous savez, on aime tous ses enfants, il n'y en a pas un qu'on préfère. Et on a même plutôt tendance à s'attacher à celui qui est arrivé dans de mauvaises conditions, dans des conditions difficiles, celui qui ne demande toute sa vie qu'à être aimé."
Photos ©Armand Borlant
Certains s'indigneront de l'état des vignes, certains prendront Jean-Pierre Boyer pour un fou (vous savez, la différence...). Moi j'ai passé un moment génial. Et à l'heure où le négoce bordelais se retrouve sous une avalanche de sorties primeurs, à des prix que personnellement, je trouve indécents, je peux vous dire que cette simplicité là me touche profondément.

Photo ©Armand Borlant
Depuis cette visite, une chanson me trotte dans la tête...
Il tourne, dans un monde solitaire.
Il court, il approche un autre monde.
On se souviendra...
Je vous la mets, juste pour le plaisir... Souriez!

Un immense Merci au (très) Grand Jacques, pour m'avoir fait partager ce beau moment, et à Armand Borlant, (Grand aussi!) pour ces si belles photos.
Château Bel Air Marquis d'Aligre, Margaux

16 commentaires:

Jacques M a dit…

Envie d'ailleurs, d'apaisement, de calme, de nature, de matière brute, de fruit pur, de plaisir simple.
Vous venez de me servir la "solution". Merci.

Algernon a dit…

BAMA, B A M A, B-A-M-A, ca veut dire "Bonheur à Margaux Autrement"?

Merci pour ce post, et bravo au photographe, "croqueur de bouille" remarquable !

PS : oserai-je dire que vous êtes très belle sur cette photo?

christian Bétourné a dit…

Comme je t'envie (je sais, ce n'est pas beau) d'avoir pu vivre cette rencontre!!! Le vin de cet homme m'enchante depuis longtemps, et ce regard - son regard - que je connaissais pas, finit de me charmer. Quant à - la jouvencelle d'il y a peu... - tout à côté, qu'en dire, sinon que dans ses yeux, brille aussi, ce je ne sais quoi de tendresse, que j'aime à voir pétiller dans le regard des humains "vivants"...

Domdom a dit…

"Jacques Boyer" ne se raconte pas "... ben si, vous nous l'avez bien conter.
Quelle humanité se dégage des photos et du récits.
Votre parenthèse sur les primeurs 2009 n'est pas si anodine, quand on connaît la volonté (vaine) de la place Bordelaise de commercialiser les vins de Mr Boyer. Il est de ce point, d'autant plus remarquable dans sa vision de ce que doit-être le vin et la place qu'il occupe.
merci beaucoup pour ce superbe article.

Ruth a dit…

me encanta!!!!

laurentg a dit…

Je vous avais prévenue, suite à notre formidable verticale ... :-)

Ce qui me frappe, c'est de noter à quel point de genre d'approche a presque disparu du paysage bordelais.

On peut s'interroger sur la mainmise généralisée d'une certaine technologie !

laurentg a dit…

De certains regards : technique, (spectaculaire et) marchand ...

http://gje.mabulle.com/index.php/2010/06/17/197361-un-coup-de-gueule-les-madoff-du-vin#co

Anne-Laurence,

Bel article en tout cas.
Nous ferons bientôt une seconde verticale des vins de BAMA, pas faciles à capter en jeunesse.
Nous espérons que M. Boyer se joindra à nous au Lion d'Or (et nous attendons impatiemment son point de vue sur notre cr, qui, je le sais, l'a comblé). :-)

Existe-t-il des domaines comparables sur Bordeaux ?

Jacques Perrin a dit…

Heureux d'avoir partagé ce superbe moment avec toi, Anne-Laurence !

laurentg a dit…

Pas d'avis, Anne-Laurence ?

Vous qui êtes immergée dans le métier !

laurentg a dit…

Vertical BAMA (2004/1947)

Extrait de la conclusion de la dégustation de l'am (PR) :
"Mais en attendant, je trouve bien incompréhensible de négliger à ce point le talent et les choix d’un vigneron si exceptionnel.
Comment se fait-il d’ailleurs que si peu de dégustateurs, professionnels ou amateurs, ne défendent la valeur tout simplement unique de ces vins ?
Pourquoi n’est-il pas de notoriété publique que les vins du Château Bel-Air Marquis d’Aligre sont à ranger au sommet de la hiérarchie bordelaise ?
Je m’inquiète.
Car, alors que bien des « winemakers » d’aujourd’hui feraient bien de revenir faire leurs classes auprès de Monsieur Boyer, celui-ci ne sera forcément pas éternel...
Et on perdra alors un patrimoine grandiose, au profit d’une réalité bien plus prosaïque... et lassante.
Mais chut...
On se fout pas mal de mes états d’âme, surtout ces jours-ci...
Les chinois arrivent... et, paraît-il, c’est l’avenir...

Extrait de la conclusion de la dégustation du soir (LG) :
"Cette verticale détonnante a formidablement confirmé que Bel Ar-Marquis d'Aligre est un (très grand) vin à nul autre pareil, dans un style en total contrepied avec celui de l'immense majorité de la production bordelaise.
Anachronique, indémodable, unique, il se distingue par cet incroyable air de ne pas y toucher, qui le propulse indéniablement au sommet de la production bordelaise."

Rouge Blanc Bulles a dit…

Laurent,
Merci d'être un fidèle lecteur de RBB... Je suis ravie de constater que ce blog puisse trouver un intérêt auprès de personnes aussi connaisseuses que toi. En revanche, je me permets juste une remarque... Il faut savoir, je crois, rester humble. Il est très mal vu aujourd'hui d'être un "winemaker", un oenologue, ou que sais-je. Finalement, il est très mal vu d'être un professionnel du vin. Aujourd'hui, on a très vite fait de classer les gens, de les mettre dans des cases. On a "abusé" de la technique? Alors les professionnels sont tous mauvais. Quelle grande ouverture d'esprit! C'est bien triste je trouve.
Bel Air Marquis d'Aligre est un vin que j'apprécie vraiment. Un vin "à nul autre pareil," j'acquiesce. "Dans un style en total contrepied avec celui de la production bordelaise", je suis d'accord. "A ranger au sommet de la hiérarchie bordelaise", non il ne faut quand même pas exagérer.
Dire que "les winemakers devraient aller faire leurs classes chez Monsieur Boyer", avec tout le respect et l'estime que j'ai pour cet homme, je ne peux être d'accord. Contrairement à ce que l'on peut penser, la nouvelle génération a des pratiques culturales beaucoup plus respectueuses de l'environnement que l'ancienne génération.
Je trouve qu'il faut savoir rester à sa place. Apprécier ce qu'il y a à apprécier. Prendre le bon. Et arrêter d'expliquer aux autres ce qu'ils doivent faire, arrêter de donner des leçons sur des sujets que l'on ne maîtrise pas. Cette attitude est insupportable.
Ironie du sort, je lis à l'instant cette citation de Gabriel Delaunay:" Il y une civilisation du vin, c'est celle où les hommes cherchent à mieux se connaître pour moins se combattre" . A bon entendeur...

laurentg a dit…

Anne-Laurence,

Je ne fais pas que lire :-)
Je transmets à Philippe (que j'avais en effet trouvé un peu provocateur).

Les différents spécialistes (de la spécialité ?) du vin maitrisent-ils tous au passage leur sujet ?
Lire à ce sujet les récentes positions de Luc Charlier et de Thierry Desseauve sur la pertinence des blogs.

Mais moi, j'achèterai désormais ce vin avec envie et plaisir (cela tombe bien, il m'est encore accessible).
Et notre dégustation a montré un très grand vin, réellement admirable au vieillissement, comme confirmé par quelques sources (J. Perrin, B. Burtschy et David Rayer pour Grains Nobles, sans parler de quelques grands amateurs que je connais bien et qui fuient le cyber-espace avec délectation).
Essaie de goûter le 47 (150 euros), le 59, le 61, bien plus abordables que l'exotique Mouton 2009.

Bon, on peut faire plus que papoter docilement, on peut débattre sans combattre, car la passion entraîne.
J'espère d'ailleurs bientôt rencontrer M. Boyer sur une seconde verticale au restaurant.

Je dois dire enfin que les RD 2009 (en tout cas ceux à dominante merlot), ardents et répétitifs ne m'ont guère emballé (mais tu le sais déjà, n'est-ce pas) !
Je n'en fais pas une croisade.
Mais j'ai envie d'exprimer mon avis sur ce sujet.

laurentg a dit…

Pour ceux que cela intéresse, le compte-rendu en photos de la verticale de BAMA est ici :
http://www.invinoveritastoulouse.fr/index.php/Thematique-Domaine/20100402-verticale-bel-air-marquis-daligre.html

laurentg a dit…

Médoc, château St-Saturnin : http://www.jancisrobinson.com/articles/a20101111.html

laurentg a dit…

BAMA 1961 de nouveau samedi dernier : Grand vin, encore très jeune (j'étais plutôt sur 82, 85 ...).

Yves-Marie Guyot a dit…

Le Margaux de MONSIEUR Jean-Pierre Boyer ne ressemble à aucun autre vin d'aujourd'hui. Il porte en lui quelque chose de plus rare qu'un assemblage "marketé" : une âme. Ce vin n'est pas prétentieux, il est bon, généreux et simple. Il ne satisfait pas les buveurs d'étiquette mais réjouit ceux qui aiment voyager et faire rêver. Ce vin a le goût de la vie, de la terre, de ce qui est authentique et sincère. Récemment, j'ai eu le bonheur d'ouvrir une bouteille de 1995. Ce n'est pas une légende ! Comme me l'a gentiment conseillé lui-même Jean-Pierre Boyer, je l'ai carafé 4h avant dégustation et Quelle dégustation !!! Ce vin est incroyable ! D’une finesse est d'une complexité remarquable. Ce goût, jamais je ne l'avais connu auparavant. Il y a le vin et il y a l'homme. Jean-Pierre Boyer, un iconoclaste lumineux ! Un philosophe humaniste qui s'ignore mais en qui, la flamme brûle toujours ! un personnage, doué de bon sens, rare et humble, et riche de coeur comme on en rencontre peu dans cette région des grands crus classés de France. Alors, un bon conseil : si vous souhaitez rencontrer Monsieur Jean-Pierre Boyer et déguster son vin, je vous souhaite de ne pas avoir vendu votre âme car vous ne pourrez rien lui acheter...

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