jeudi 30 septembre 2010

Un soir d'automne sur les bords de Dordogne

Ce soir le vent qui frappe à ma porte
Me parle des amours mortes
Devant le feu qui s' éteint
Ce soir c'est une chanson d' automne
Dans la maison qui frissonne
Et je pense aux jours lointains...
J'adore cette chanson de Charles Trenet, et surtout, surtout, la version de Léo Ferré, découverte grâce à Armand Borlant, talentueux photographe, capteur d'authenticité. Si le coeur vous en dit, vous pouvez écouter cette version ici, sur son blog. Je trouve que c'est une musique qui va bien avec cette saison.
Une chanson d'automne... Oui, c'est l'automne, la saison des vendanges, des feuilles rougeoyantes, des couleurs éclatantes, des omelettes aux champignons, des bons petits plats mijotés, des premières compotes de pommes, le retour des matins frais, des soirées au coin du feu à siroter un bon vin en écoutant Chet Baker... Alors pour ce genre de soirée automnale, je voulais un vin: rouge, frais (donc avec une bonne acidité), plus dans la retenue que dans l'opulence, un vin plaisir, un vin simple, surtout pas marqué par le bois, droit, fin, précis, ... (Non non, je ne suis pas exigeante du tout, juste un peu idée fixe!)
Si bien souvent j'aime m'évader dans une autre région que celle où je vis, par curiosité ou simplement par affinité, je suis cette fois partie sur les bords de Dordogne, à Fronsac, chez Paul Barre, avec un Château La Fleur Cailleau 2006. Un vin qui a comblé mes attentes, répondant parfaitement au goût que je recherchais en ce soir d'automne. Un vin tout en retenue, oui, avec une trame bien droite, serrée, qui lui donne cette petite part de mystère que j'aime tant. Un vin sur la fraîcheur, simple mais fin, pur, précis, avec une belle longueur en bouche. Du pur jus avec un joli nez, délicat, de fruits rouges, ainsi que de notes florales, comme la violette. Un vin discret, élégant, qui nous murmure quelque chose à l'oreille. Pas de traces de bois, malgré un élevage en barriques "classique". Un vin qui a beaucoup de style, de personnalité. Un vin affirmé, qui ne se prend pas pour un grand cru. Oh, que ce vin me fait plaisir. Comme ça me fait plaisir de trouver ce style de vin à Bordeaux. Alors merci Paul Barre, vraiment, merci!
Cette bouteille, je l'avais achetée lors de ma visite au domaine, au mois de juillet. Rencontrer Paul Barre, c'est rencontrer un sacré personnage! En bio-dynamie depuis 1990, certifié Demeter depuis 1998, on peut dire que Paul Barre est un bio-dynamiste convaincu. Pourquoi la bio-dynamie? "Pourquoi on tombe amoureux?", répond Paul Barre, avec un sourire rêveur. Difficile d'avoir toutes les réponses aux questions posées, Paul Barre aime les anecdotes, il aime plaisanter, il aime philosopher, citer Kant, puis Zola. Et puis Steiner, évidemment. "La lecture de toute une vie", dit-il. Pourtant, au fur et à mesure de la visite, on obtient les réponses. Car avec Paul Barre, tout coule de source, tout est question de bon sens. Qu'est ce que la bio-dynamie? "De l'agriculture". Pour lui, la bio-dynamie est de la science pure: "on fait, on observe, on conclut". Cette fameuse "observation", que l'on semble avoir parfois oubliée, primordiale en bio-dynamie, essentielle dans l'agriculture. "Il n'empêche qu'on se remet parfois en question", poursuit Paul Barre. "Les dilutions sont tellement importantes que l'on se demande si ce n'est pas que de l'eau qu'on applique". Alors on fait, et on observe. Ou on ne fait pas, et on observe... On observe par exemple qu'une parcelle sur laquelle on a fait l'impasse d'une tisane d'ortie se porte moins bien que les autres. Alors on conclut...
Depuis son installation en 1974, Paul Barre a eu le temps de beaucoup observer. "Gentiment libéré de ses obligations par les enseignants", comme il aime à dire, toujours avec un sourire en coin, Paul barre commence par prendre en métayage le Château La Grave, sur l'appellation Fronsac, qui avait appartenu à son trisaïeul. Son épouse et lui rachèteront le domaine en 1999. Parallèlement, en 1982, il crée le domaine La Fleur Cailleau, grâce à l'achat de parcelles en appellation Canon-Fronsac. Aujourd'hui, les vignobles Paul Barre se composent donc de deux domaines:
  • Le Château La Grave, 4 hectares en Fronsac.
  • Le Château La Fleur Cailleau, 3 hectares en Canon-Fronsac.
Durant ses débuts dans l'agriculture, Paul Barre croisera plusieurs fois la bio-dynamie, avec des hommes dont il se dit qu'ils sont fous. Ou avec une cousine, agricultrice en Corrèze, en bio-dynamie, "mais elle, elle est vraiment folle", dit-il, toujours sur le ton de l'humour. Pourtant, la lecture de toute l'oeuvre de Zola durant son année à la Tour Blanche a stimulé chez Paul Barre un "esprit de révolte" (et de bien préciser "attention, révolté, mais pas révolutionnaire"), et de nombreuses réflexions... qui le mèneront à "signer un contrat" avec la bio-dynamie le 1er mars 1990. Dans le même temps, sa mère, Madame Barre, qui gérait à l'époque le Château Pavie-Macquin, se lance également dans la bio-dynamie. Pas de phénomène de mode chez les Barre, mais une vraie philosophie de vie, une vraie remise en question. Quand j'interroge Paul Barre sur la progression de la bio-dynamie actuellement, sur cet engouement, il me répond, avec son ironie constante: "parfois, je me demande si je ne suis pas le seul à ne pas en faire" (j'adore!).
Sur son dynamiseur en bois (un dynamiseur est une cuve à l'intérieur de laquelle se trouvent deux pales dont la rotation, dans un sens, puis dans l'autre, va créer un effet vortex, puis un chaos, permettant de "dynamiser" la solution, autrement dit concentrer les énergies se trouvant dans la substance) une inscription: Penser, Ressentir, Vouloir. "Ressentir", tellement important quand on fait du vin. Sans aucun doute une des clés pour produire des vins authentiques, comme Paul Barre. Des vins affirmés, des vins vrais. Oui, ressentir un lieu, ressentir un terroir, ressentir ce que les vignes ont envie de donner, ce que le vin a envie de nous dire. Ainsi, même si Paul Barre s'irrite du cahier des charges du syndicat de l'appellation, et se demande s'il continuera à demander l'agrément, il affirme, avec sincérité: "J'aime Fronsac, j'aime mon appellation". On le ressent dans ses vins, justement, à leur authenticité.
Penser, Vouloir, Ressentir... Cette saison, avec ce vin... Je me laisse aller à mon instinct, qui me guide vers une autre chanson, de Gainsbourg cette fois, qui s'accorde bien avec La Fleur Cailleau: La chanson de Prévert. J'ai bien envie de la partager avec vous. Alors on aura commencé en musique, et on terminera également en musique, avec un verre de La Fleur Cailleau, au moins dans la tête. A la vôtre!



Château La Grave (Fronsac), de 10,50 à 12,50€ selon millésime, et Château La Fleur Cailleau (Canon Fronsac), de 15 à 18€ selon millésime, Paul Barre, www.vignoblespaulbarre.com, en vente sur le site

11 commentaires:

Bourgogne Live a dit…

D'abord ressentir avant d'exprimer...
D'abord entendre avant de comprendre...
Merci pour ce beau moment avec Ferré, Prévert Trénet, Gainsbourg et le vin...
François

Le Feu à la Cave a dit…

Extra-ordinaire personnage, plein de talent, de bravoure et de lyrisme. Ses vins ne se livrent pas facilement, eux aussi il faut les vouloir, les penser et les ressentir. C'est toujours un plaisir de le(s) croiser!

Rouge Blanc Bulles a dit…

C'est vrai, ce sont des vins qui ne livrent pas tout tout de suite, qui ont cette part de mystère, de discrétion, d'élégance aussi... que vraiment j'adore!
François, merci pour ta compagnie! ;-)

Algernon a dit…

Ce soir, sur Europe 1, 4 blogs de vin cités, dont,... Rouge Blanc Bulles ! Bravo !!!

Christian Bétourné a dit…

On dirait que petit à petit tu ais chôpé le virus, non (et je ne parle pas de biod!). Hé, hé. Suis assez content!

Anonyme a dit…

votre blog va virer biodynamique si ca continue...

KARIN a dit…

Bah c'est vraiment bien tournée j'ai qu'une envie c'est de mettre devant la cheminée en écoutant plutôt Sonny Rollins et dégustant ce vin tu crois que tu peux en avoir???,

Rouge Blanc Bulles a dit…

Merci Algernon, je vais pouvoir vous embaucher pour une revue de presse... ;-)
Christian, le virus de la musique? ;-)
Karin, pas de problème, j'en prends pour toi la prochaine fois!
Un blog qui "va virer biodynamique"... Oui mais encore?...

Christian Bétourné a dit…

Que le blog vire "bio", OK, à condition qu'il reste dynamique...

Armand Borlant a dit…

Anne-Laurence: <3
Je connais et apprécie La Fleur Cailleau de Paul Barre depuis le milieu des années 80, grâce au père Legrand à Paris

Rouge Blanc Bulles a dit…

Christian, je garantie et revendique l'absence de toxicité sur ce blog... :-)
Armand, drôle de coïncidence... bien que je ne sois pas étonnée que tu aimes les vins de Paul Barre! ;-)

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