lundi 13 décembre 2010

Humilitat

Humilité. Un bien joli mot. Un mot chargé de valeurs, d'intelligence, de maturité. Un élément de Sagesse, sans aucun doute.
Humilité, du mot latin "humus": la terre. C'est amusant d'ailleurs, car les gens qui travaillent la terre apprennent peut être avant les autres à rester humbles, face à ce que la nature leur donne, comme un terroir, ou ce qu'elle leur réserve, avec ses aléas climatiques. Oui, l'humilité c'est l'attitude qui consiste à garder les pieds sur terre, à ne pas se placer au-dessus des autres. Ainsi dans l'humilité, il y a aussi une forme de respect.
Humilité, en catalan, ça se dit Humilitat. Et Humilitat, c'est le nom d'un vin. Un vin espagnol (por fin! ;), qui vient tout particulièrement de la région de Priorat.
Priorat, c'est cette merveilleuse petite région viticole située à environ 100 km au sud ouest de Barcelone. Enclave protégée au Nord-Ouest par une crête rocailleuse, la Serra de Montsant, et entourée de collines abruptes, la région de Priorat était à l'origine plutôt déserte, exploitée seulement par de courageux bergers. Ainsi, alors que la vigne avait historiquement été cultivée dans la région, en 1990 Priorat manquait au recensement des régions viticoles espagnoles. 10 ans plus tard, elle fera partie des régions viticoles les plus prestigieuses d'Espagne. Ce succès rapide, et surtout cette reconnaissance, Priorat le doit à quelques pionniers, qui ont cru dès le départ à ce terroir particulier. En 1979, René Barbier (français!) découvre le potentiel de la région. A l'époque, il restait environ 600 hectares de vignes, essentiellement grenache et carignan, alors qu'avant le phylloxéra on en comptait 5000. En 1989, il convainc 4 autres personnes d'investir dans la région. C'est la naissance des 5 clos, les 5 vins qui feront décoller l'appellation: Clos Mogador, de René Barbier; L'Ermita, d'Alvaro Palacios; Clos Martinet, de Jose Luis Perez; Clos de l'Obac, de Carles Pastrana; Clos Erasmus, de Daphné Glorian. Principalement à base de grenache (le cépage local), souvent complété par merlot, cabernet sauvignon et syrah (tous trois plantés par la suite), les Priorat sont des vins de très forte concentration. La pluviométrie de la région est en effet très faible, et bien que les racines des vignes aillent chercher l'eau en profondeur, creusant des tunnels dans les failles de "licorella" (ardoise brun sombre), la configuration de Priorat est propice à des vins très riches, comme ceux de Collioure en France, par exemple. Vers le milieu des années 90, le goût des amateurs s'oriente vers des vins concentrés, ronds, très riches... Les Priorat attirent alors l'attention du monde entier, et les 5 Clos deviennent des vins très prisés.
Alors que les goûts semblent avoir changés, que l'on revient vers des vins plus civilisés, plus buvables, plus frais, plus personnalisés, on observe quelques changements à Priorat. Un intérêt de plus en plus certain pour le carignan par exemple, cépage historique de la région, pourtant un peu délaissé, comme chez nous dans le Languedoc ou le Roussillon. Un élevage privilégiant le fruit, avec de moins en moins de bois. La recherche de la meilleure expression de ce si beau terroir, cette minéralité de l'ardoise (ou licorella). C'est exactement la philosophie de Franck Massard et Christophe Brunet, les deux créateurs d'Humilitat. Les deux sommeliers, installés à Barcelone, se sont rencontrés alors qu'ils travaillaient à l'époque chez Miguel Torres. En 2004, parallèlement à leur activité de sommelier, ils décident de faire leur (leurs!) propre vin, fruit de leur amitié, et de leur amour pour le vin et la région. Ils sélectionnent alors quelques terrasses de carignan et grenache. Des vinifications à basse température permettent de préserver au maximum le fruit. Le bois est utilisé avec prudence, soit 30% du vin élevé en barriques dont 50% neuves.
Franck Massard et Christophe Brunet, après la dégustation d'assemblage de Huellas, leur autre Priorat (photo © Dominique Roujou de Boubée)
Humilitat 2008 est ainsi un vin gourmand, avec de très belles notes de fruits rouges et noirs, et des touches de violette et graphite. C'est un vin plein, rond mais qui reste très buvable. D'ailleurs, j'en reboirai bien un peu là maintenant... Ah non, mince, il n'en reste plus... Serait-ce donc un signe? ;)
Merci à Dominique Roujou de Boubée, leur oenologue conseil, de m'avoir fait découvrir ce vin. Y salud por eso!
Humilitat, Franck Massard et Christophe Brunet, Priorat, Vino, amor y fantasia

17 commentaires:

laurentg a dit…

Tant mieux ... car de mon point de vue, les vins de Priorat sont souvent roboratifs, ceints de bois (bourbon) et occis d'alcool. Vraiment peu digestes.

Il existe certes des exceptions (dont Trio Infernal, également produit par des français, ou Clos Erasmus, un peu hors norme).

Rouge Blanc Bulles a dit…

Sacré Laurent, toujours aussi positif!
Peut-être qu'ajouter à ce commentaire "mais ce n'est que mon humble avis" serait de circonstance, non? ;)

Patrick de MARI a dit…

Mais nous avons tous un "humble avis", Anne-Laurence! Je partage aujourd'hui (pas toujours!) l'avis autorisé de laurentg. La gageure, dans ces contrées catalanes, consiste à enfin retrouver cette fraîcheur nécessaire qui a tellement manqué dans le Priorat comme dans notre cher Roussillon. La concentration et la (sur)maturité ne sont pas suffisantes pour obtenir l'équilibre idéal qui nous fait parfois gicler les larmes des yeux. Rendons grâce à ces vignerons "d'altitude", les Parcé, Bizeul qui vinifient "froid"!

laurentg a dit…

AL,

Toujours aussi consensuelle. :-)
L'humilité, c'est bien, mais on n'est ni chez Drücker ni à l'école des fans, que diable !
Cela dit, tu es chez toi.

C'est aussi l'avis d'oenophiles passionnés, dont des espagnols, qui ont beaucoup de mal avec ces productions souvent indigestes (j'en ai goûté des dizaines l'été dernier).
Tu noteras que j'ai proposé des alternatives.
Et vive les Rioja à l'ancienne ou les Xérès.

Mais la plupart du temps, ces vins maquillés trop pesants, chers et construits pour épater la galerie (plonge toi dans l'histoire récente de ces crus), ainsi que pas mal de Ribera del Duero ou de Toro, me lassent.
Et je préfère par exemple largement les vins italiens, que l'on peut boire du moins.
Enfin, ce n'est que mon humble avis, hein !

laurentg a dit…

Patrick,

Attention à Gauby et autres qui vinifient parfois trop froid, en blanc comme en rouge, à mon humble avis.
A l'opposé de Calvet-Thunevin, en effet, à mon humble avis.
Bizeul vinifiant alors "tiède" et c'est très bien comme cela, pour la gorumandise de l'équilibre gustatif, à mon humble avis.

Patrick de MARI a dit…

Juste remarque sur la "Muntada" nouvelle manière qui laisse un peu le pèlerin sur sa soif...ainsi que sur les blancs, discrets jusqu'au mutisme.
Et encore bravo pour l'ensemble de ton oeuvre...!

laurentg a dit…

J'aime assez bien la Muntada, en général ...
Mais c'est trop cher (comme de nombreux vins de Bordeaux, qui surfent sur leur réputation).

Bon, je sens qu'AL va apprécier mon humilité ! :-)

Il est intéressant de discuter avec l'ami Rémy Pédréno (Roc d'Anglade, fortement inspiré par Gauby) de sa quête de la fraîcheur (le recours augmenté au carignan, les récoltes précoces).
Il est vrai qu'il est fou de Rayas (un vin pourtant non dénué d'alcool mais un grand vin, à chaque voyage) et des grands Bourgognes rouges.

Merci en tout cas pour ton sens critique.

Rouge Blanc Bulles a dit…

Consensuelle je ne crois pas Laurent... Mais j'ai un profond respect pour le travail de vigneron, et je crois intimement que le goût n'est pas quelque chose d'universel, et qu'il y a donc des vins pour tout le monde. Donc moi, ici, je parle de ceux que j'aime bien.
Pour ce qui est des Priorat, si tu lis attentivement le cinquième paragraphe, tu verras que je parle précisément de ces vins en quête de fraîcheur. Comme dans le Roussillon, en effet. D'ailleurs, soit dit en passant, moi, j'aime bien les vins de Gauby. :)

laurentg a dit…

Ton article m'a donné envie de croiser un jour la route de ce cru, pour juger sur pièce, en contexte.

Parle-nous un jour des vins que tu n'aimes pas (j'en connais).

Moi aussi, j'ai du respect pour le travail des vignerons (je ne suis qu'un simple oenophile).
Quand j'ai dégusté sur le stand de Gauby du côté de St-Emilion, je me suis tout de même demandé qui manquait le plus d'humilité.

Christian Bétourné a dit…

J'aime le nom de ce vin que je ne connais pas
Les vins de Priorat que j'ai croisés, n'ont pas été de mon goût.
Ceux d'un certain Roussillon, non plus, dont les vins cités.
Je ne suis pas très aidant sur ce coup, mais je dois à la vérité de dire ma modeste vérité.
Mais comme à l'habitude, le billet D'Annelette a la fraîcheur qui manque trop souvent à bien de ces vins - je ne généralise pas pour autant of course.
Mes hommages taquins, Madame T'Chad...

Rouge Blanc Bulles a dit…

Moi aussi Christian, j'aime beaucoup le nom, que j'ai d'ailleurs repris en titre, parce que je trouve qu'il parle à lui tout seul. Je trouve également l'étiquette très belle, très délicate, très élégante, très fine, ... (étiquette réalisée par Vincent Pousson, si j'ai bien tout compris? ;)

Michel Smith a dit…

Merci pour cette belle description d'un territoire où le carignan qui m'est cher a encore ses chances...

laurentg a dit…

Michel,

Le carignan est très bon chez la Voulte-Gasparets et parfois chez Barral aussi (voire aux Foulards rouges), à mon humble avis.

On trouve aussi de belles cuvées de purs carignans chez Roc des Anges, Terre Inconnue, Aupilhac, Terrasse d'Elise, ...

Rouge Blanc Bulles a dit…

Merci Michel. J'avais en effet cru cerner un petit penchant pour le carignan... que je comprends amplement! ;)

quinola garagewine a dit…

Très sympa votre article...et Humilitat aussi très bonne!!!

laurentg a dit…

Un vin étonnamment frais (à défaut d'être très bon, à mon humble avis) :
Espagne Priorat Josep Barcelo « Sola Classic 1777 » 2007 (grenache + mazuelo)

laurentg a dit…

C'est vrai que le carignan, c'est très rare, comme cépage ...

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