jeudi 26 août 2010

Et si par un Bel Hazard...

"Il n'y a point de hasard", disait Voltaire. Pourtant, c'est (un peu) par hasard qu'est née une cuvée très particulière de Lisson: le Bel Hazard. Le Bel Hazard, c'est un rosé de saignée de merlot, élaboré en 2000, et "oublié" (s'il n'est point de hasard, doit-on alors y voir un acte manqué?) pendant 4 ans en barrique. Quatre années durant lesquelles se sera formé, à la surface du vin, un voile de levures. C'est au hasard (deuxième fois) d'une dégustation avec un ami oenologue qu'Iris redécouvrira sa cuvée oubliée. Transformée, métamorphosée, émancipée. Le rosé de Lisson n'en était plus vraiment un. Il était devenu un vin de voile. Autrement dit, un vin élevé sous voile, processus d'élevage très particulier, spécifique aux vins du Jura et de Jerez... Mais pas que!
Le principe des vins de voile est que, en l'absence de ouillage (opération qui consiste à maintenir les fûts toujours pleins), un voile de levures se développe sur la surface du vin se trouvant en contact avec l'air. Ce voile de levures est à l'origine de deux phénomènes:
  • d'abord la transformation de l'alcool (éthanol) en aldéhyde (éthanal), par oxydation de l'alcool, ainsi qu'au cours du métabolisme des levures. L'éthanal, composé volatil au goût de pomme très prononcé, est une des principales composantes aromatiques des vins de voile.
  • ensuite la formation de Sotolon, produit secondaire du métabolisme des levures. Le Sotolon est la molécule qui donne les goûts de curry et de noix, typiques des vins de voile également.
Ce voile de levures permet en outre de protéger le vin d'une oxydation excessive.
Je crois que le type de vin obtenu, avec ces arômes très spécifiques de pomme, de curry, de noix, ne peut laisser indifférent: on adore, ou on déteste. Et moi, vraiment, j'adore! Le Bel Hazard, rappelant un blanc du Jura de manière assez déroutante, nous a bluffés, séduits, emballés, subjugués. Iris avait-elle sentie qu'elle ne pouvait nous faire plus plaisir en nous offrant cette bouteille après un si bon moment passé à Lisson, ou était-ce, là encore, juste un hasard? En tout cas, le Bel Hazard, dégusté au coin d'un feu, tout là haut dans un petit paradis alpin, a ravi quatre personnes.
Ce "hazard" écrit comme tel, voulant dire "danger" chez nos amis britanniques, avait-il une signification particulière? Etait-il risqué d'élaborer un rosé de voile à Lisson? Gonflé sans doute un peu. Mais à consommer sans danger, je vous rassure. Avec des gens que vous aimez, et dans un endroit que vous aimez. A l'apéritif par exemple, avec quelques fromages bien affinés. Vous découvrirez un vin rare, un peu insolite, unique. Un bel hasard.
Et si comme moi vous y croyez vous, au hasard, vous aurez alors la certitude qu'Iris est une grande artiste. Car les grands artistes n'ont-ils pas "du hasard dans leur talent, et du talent dans leur hasard" (Victor Hugo)?
Lisson, Bel Hazard 2000, en vente ici.

mardi 24 août 2010

Allons voir si Lisson...

Partager, apprendre, rencontrer. Voilà de quoi j'avais envie, lorsque j'ai créé mon blog. Et des rencontres, j'allais en faire. De belles rencontres même. La dernière remonte à très peu de temps, lorsque, en route vers les Alpes, je décidai de faire un petit détour par Olargues, pour y rencontrer Iris Rutz-Rudel.
Dans la blogosphère, sur les forums autour du vin, sur facebook, tout le monde connaît Iris. Iris n'hésite pas à laisser des commentaires parfois animés, toujours passionnés. Elle nous fait partager ses lectures, ses découvertes, ses idées. Avec optimisme, bonne humeur, joie. Humanité aussi.
Moi Iris, je l'avais d'abord découverte sur son blog (la femme couchée qui se trouvait en face de chez elle m'avait laissée rêveuse). Plus tard, j'apprenais à la connaître un peu mieux ici sur Rouge Blanc Bulles, et je découvrais que nous partagions, semblait-il, quelques goûts en commun. Quelques cépages, mais aussi une musique... Et sa description de l'enregistrement de 1981 des variations Goldberg par Glenn Gould m'avait interpellée. Iris ne faisait pas que connaître cette musique, elle la vivait. La sensibilité qui émanait de son commentaire me touchait. Iris avait suscité ma curiosité. J'avais envie de faire sa connaissance.
La femme couchée
Aller à la rencontre d'Iris, c'était d'abord aller à la rencontre d'une belle personne. Mais c'était aussi découvrir le projet d'une vie: Lisson. Au cours de la visite, je mesurais à quel point la vie d'Iris et Lisson étaient liés. J'en étais presque gênée. Oui, en découvrant Lisson, j'entrais un peu dans l'intimité d'Iris. Dans son histoire beaucoup, dans sa philosophie de vie aussi. Je découvrais quelques facettes de sa personnalité, ses goûts, ses valeurs. En arpentant ces coteaux pentus, en foulant ces terrasses calcaires, en humant les herbes sauvages (la menthe, le thym, ...), saluant au passage cabernets sauvignon, cabernets francs, malbecs, merlots, petits verdots, mourvèdres et pinots noirs, je comprenais que ce lieu était unique. Mieux: magique.
Il y a 30 ans, Iris et son époux Claude Rudel décidaient de faire de cet endroit un lieu de vie. Iris, originaire de Düsseldorf, était tombée sous le charme d'Olargues durant ses années étudiantes. Claude Rudel, enfant du pays, avait acheté une bâtisse abandonnée et quelques bois autour, sur cette montagne surplombant le village. Là, sur ces hauteurs faisant face à la femme couchée, et au mont Caroux, sur ces terres en friche gagnées par les chênes verts, Iris et son époux allaient redonner vie à Lisson, lui rendre une âme. Une raison d'exister, en quelque sorte.
En 1990, ils défrichaient 2 hectares, et rénovaient les vieilles terrasses existantes. Là, ils allaient planter les cépages correspondant aux vins qu'ils aimaient. Sur les terroirs à dominante calcaire, juste derrière la maison, exposés sud/sud-ouest, ils choisiraient de planter cabernets sauvignon et franc, ainsi que du malbec (ou cot). Ce sont Les Echelles. Un peu plus en retrait, se trouve une parcelle en forme d'arène: le Clos des Cèdres. Sur ce terroir schisteux, abrité des vents, ils ont planté mourvèdre, merlot et petit verdot. Plus tard, ils achèteront une petite parcelle, tout en haut de la colline, sur une terrasse calcaire: Le Clos du Curé, qu'ils planteront en pinot noir (l'histoire du Clos du Curé ici).
Tout en haut, les terrasses du Clos du Curé. En dessous, celles des Echelles. A droite, sous l'ombre du nuage, le Clos des Cèdres.
En remontant les Echelles...
Dire que les vignes de Lisson sont cultivées en Agriculture Biologique serait presque un euphémisme. Cette année, aucun traitement n'a été fait. Pas même un cuivre, ou un soufre. Les vignes sont belles, elles respirent la vie. Seul bémol à cet endroit si paisible: la faune vivant dans les bois autour, qui chaque année se régale de ces douces petites baies de raisin. Une clôture électrique, alimentée par des panneaux solaires, entoure chaque parcelle (mais ne suffit pas toujours...).
Les Echelles, le Clos des Cèdres, le Clos du Curé. 3 vins, 3 styles dictés par les cépages, mais une même fraîcheur, une même pureté, une même personnalité. Celle de Lisson. Peut-être que le fait de déguster sur le lieu même influe. Sans doute. Mais vraiment, j'ai adoré. Les 3. Avec une petite préférence pour le Clos du Curé je crois. Dégusté sur le millésime 2005, année "légère" à Lisson, j'ai aimé cette fraîcheur, cette délicatesse, cette élégance. De la dentelle. Le Clos des Cèdres 2002 m'a évoqué un Bandol. Rien d'étonnant pour un vin à dominante de mourvèdre, me direz-vous. Il n'empêche que le mourvèdre n'est pas un cépage facile, loin de là. Et j'ai trouvé ce Clos des Cèdres 2002 d'une grande finesse. A déguster après quelques années de vieillissement, très certainement.
Des vins surprenants donc, dégustés en toute décontraction, partagés en toute amitié. Un moment unique, là au milieu des collines, au grand air, parmi toutes ces fleurs, les soleils d'Iris.
Claude Rudel a quitté ce monde en 2001. Depuis, Iris continue à faire vivre ce lieu. Avec beaucoup de passion, et d'amour. Car Lisson est une histoire d'amour. L'histoire d'amour entre une femme et un lieu, entre une femme et la nature environnante, entre une femme et la vie. Les vins de Lisson en sont la preuve.
Lisson, 34390 Olargues, Clos du Curé, Clos des Cèdres et Les Echelles, de 20 à 30 €, en vente ici.