lundi 24 janvier 2011

Paysans (malgré tout)

Combien de fois je me suis bagarré dans la cour de l'école parce qu'on m'avait traité de "paysan".
Je répondais: "Vous mangeriez des clous s'il n'y avait pas de paysans".
(Extrait du texte de Raymond Depardon, dans son livre Paysans.)
Dans mon (vieux) Petit Larousse illustré, je lis:
Paysan: 1. Homme, femme de la campagne, qui vit du travail de la terre. Syn.: agriculteur, cultivateur, exploitant agricole (souvent employé à cause de la valeur négative du sens 2.) 2. Péj. Rustre, lourdaud.
Sans commentaire... Alors pour vous, "Paysan", positif ou négatif?
Aucune connotation péjorative pour moi dans ce mot Paysan. Bien au contraire. J'ai toujours été fascinée par le monde paysan. Par cette simplicité, cette humilité, et à la fois cette lucidité. Et puis ce courage, cette résignation quelque part, cette marche en avant parce que quels que soient nos états d'âme la nature, la vie, nous force à avancer.
Oui, s'il n'y avait pas de paysans, nous mangerions sans doute des clous. Et nous boirions de l'eau. On l'oublie bien souvent, rendant les paysans responsables de bien des maux. (Je vous recommande à ce sujet de lire un des derniers coups de gueule de Jacques Berthomeau au sujet de la couverture des inrockuptibles: "Manger de la viande tue". )
Sait-on à quel point le métier de paysan est difficile, précaire, incertain, ingrat parfois, solitaire aussi? Connaît-on les sacrifices qui sont faits (sacrifice familial notamment, isolement géographique, etc)? Mesure t-on les compétences qu'il demande:
- Savoir faire oui: savoir faire bon, savoir faire propre, savoir faire suffisamment.
- Savoir vendre aussi, savoir communiquer, savoir mettre en valeur.
- Savoir administrer, et gérer finalement, en véritable chef d'entreprise. Gérer avec des contraintes diverses, les contraintes de la nature d'abord, les contraintes humaines aussi, et de (très) nombreuses contraintes réglementaires.
Sur le web, la difficulté que représente le métier de vigneron est d'actualité, depuis l'annonce de l'arrêt d'activité d'Olivier B (suivi d'un immense mouvement de solidarité). Puis on apprend tristement que le Clos Romain se voit obligé d'abandonner une partie de sa production (la vigne en l'occurrence) pour qu'un des deux conjoints puisse reprendre une activité hors agriculture, plus rémunératrice.
On s'étonne, on s'indigne, on crie à l'injustice, mais ce ne sont malheureusement que quelques exemples, parmi tant d'autres, comme le rappelle ici Isabelle Perraud, du domaine des Côtes de la Molière, ou Hervé Bizeul du Clos des Fées ré-expliquant la réalité du métier . Et les autres oui? Combien de vignerons sont en difficulté? Combien de paysans sont dans des situations bien précaires? Combien se battent tous les jours, pour faire vivre leur exploitation? Combien d'exploitations s'éteignent, au fil des ans? Combien de paysans hier, et combien aujourd'hui?
Alors moi aujourd'hui je lève mon verre à tous ces paysans, grâce à qui nous mangeons (bien), nous buvons (bien aussi!), et qui nous rendent notre France si belle, si vraie, si verte. Prend-on réellement conscience de la chance que nous avons d'avoir encore autour de nous un peu de campagne: des prés, des bois, des champs de céréales, des vergers, des vaches, des moutons, et puis des vignes aussi, bien sûr... Je me souviens d'être rentrée d'un long séjour à l'étranger, redécouvrant la beauté des paysages français, le charme des petites routes de campagne, en me disant "mais que c'est beau la France, que c'est beau!". Réalise t-on que sans ces paysans, nous n'aurions pas tout cela?
Photo du catalogue de l'exposition "La France de Raymond Depardon" (BnF)
Raymond Depardon, fils de paysans de Villefranche-sur-Saône (voyez comme on y revient toujours, au Beaujolais!) devenu photographe et réalisateur, nous a ainsi immergé dans une France pittoresque lors de son exposition "La France de Raymond Depardon" (exposition qui avait lieu à la BnF jusqu'au 9 janvier dernier), troublante d'authenticité. Et pour un regard juste, et respectueux, tendre même, sur le monde paysan, je vous recommande ce petit livre de Raymond Depardon: "Paysans".
Alors oui, Salut vigneron, salut à toi sans qui la France ne serait plus le sourire de l'Europe, écrivait Maurice Bedel. Et plus généralement, salut à toi, Paysan!
Photo du livre "Paysans", de Raymond Depardon

17 commentaires:

Laurentp a dit…

C'est un bien bel hommage Anne-Laurence.

Merci pour ces rappels tout de vérité. Merci pour eux bien sûr aussi, les paysans, les femmes et les hommes qui vivent du travail de la terre, et qui nous en font vivre aussi.

Laurent

Christian Bétourné a dit…

Beau, sensible, intelligent...
Et puis Depardon, un de mes photographes préférés, qui a refusé d'être une star pour se consacrer à la photographie des êtres. Simplement.

Bertille Thareau a dit…

merci et bravo, il en faut de jolies plumes comme la tienne pour expliquer et présenter, encore et encore, pour plaider la cause de ces oubliés de nos campagnes...
J'en profite pour recommander aussi les films de Depardon (profils paysans 1 et 2): témoignage irremplaçable de la transformation du monde paysan...
bertille

karin a dit…

J'ai juste envie de te dire merci pour la justesse de tes mots, pero je suis tres fière d'issue d'une famille de Paysans.....

Rouge Blanc Bulles a dit…

@ Laurent: Et bien merci aussi! :)
@ Christian: Simplement, oui. C'est sans doute en effet cette simplicité qui me touche.
@ Bertille: Merci pour ces belles recommandations, pour ta visite, et pour ce gentil retour, sur un sujet que tu connais bien je crois... ;)
@ Karin: Je sais ma grande, et tu as bien raison!

laurentg a dit…

Rudes réalités : http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2011/01/20/04016-20110120ARTFIG00796-le-suicide-des-agriculteurs-gangrenent-les-campagnes.php

Anonyme a dit…

Bravo pour cet hommage. Je n'ai jamais été aussi d'accord avec vous. Petite question subsidiaire qui fait écho à nombre de vos articles : si tous les paysans étaient en biodynamie, ne pensez vous pas nous souffririons de bien plus de maux encore (pas la malnutrition mais la non nutrition tout simplement) ? Et oui, c'est ça aussi la réalité non ?

Emilie- "viticultrice conventionnelle" a dit…

J'ai envie de répondre à votre question, cher anonyme. Heureusement que nous gardons une certaine diversité dans nos campagnes et heureusement que tous les agriculteurs ne se lancent pas dans le bio, ou dans la biodynamie, poussés par une effet de mode pour certains... Parce que de toute façon, quand on choisit cette voie, il faut le vouloir, y croire, et s'en donner tous les moyens, non pas simplement en recherchant à améliorer la qualité de son produit, mais simplement par conviction personnelle, une certaine philosophie.
Vous avez entièrement raison quand vous dites qu'une agriculture 100% bio ne suffirait à nourrir la planète. On en a conscience. Et le propos n'est pas de dire qu'on doit tous travailler comme ça. Simplement, les biodynamistes nous ouvrent d'autres perspectives, nous parlent de leur terroir avec respect, avec amour. Ils nous parlent des générations futures. Et ça a le mérite de nous faire réfléchir.
Moi, j'ai un rêve. C'est que la viticulture dite "conventionnelle" prenne conscience de manière globale qu'elle a un devoir de conservation, de protection de l'environnement. La notion d'agriculture raisonnée, tellement galvaudée aujourd'hui, avait un sens au départ. Interrogeons-nous sur l'empreinte que nos pratiques laisseront.
Arrêtons la sempiternelle guerre entre "les bios" et "les conventionnels". Il y a de la place pour tout le monde. Soyons tolérants les uns envers les autres. Nous avons un objectif commun, c'est la défense de notre agriculture et de notre environnement. Nous voulons tous que nos enfants et nos petits enfants puissent continuer à se nourrir normalement, à boire l'eau du robinet sans crainte de s'empoisonner...
On ne doit pas tendre vers une agriculture élitiste, mais vers une agriculture massivement respectueuse des bonnes pratiques. L'impact n'en sera que plus fort!
On me traitera d'utopiste. Peut-être... Mais j'ai envie d'y croire.

Antoine (paysan...) a dit…

Plutôt d'accord avec le commentaire anonyme à une différence près, et elle est de taille il me semble : le vin n'a jamais nourri l'humanité... et c'est le thème principal de ce blog...non ?

Mais qu'importe, ce billet est une vraie merveille...

Rouge Blanc Bulles a dit…

En effet, merci Antoine, je ne pense pas que le vin ait vocation à nourrir la planète... Se réfugier derrière cet argument ne me semble donc pas vraiment convaincant...
Pour le reste, c'est un long débat. Hors sujet ici.
Je suis très ouverte à la discussion en général, j'aime beaucoup même, mais de même que je préfère parler avec quelqu'un qui a un regard franc, j'ai une forte tendance à préférer répondre à une "vraie" personne plutôt qu'un anonyme...

Anonyme a dit…

Bravo ! c'est très bien d'être fière de vos convictions. Bravo à tous vos fans qui font vivre ce blog que j'apprécie beaucoup, même si je ne partage pas tous vos points de vue.

Philippe a dit…

Merci pour ce billet, sensible et humain comme d'habitude. Je fais suite à la remarque de Bertille, pour y ajouter "La Vie Moderne" un magnifique film de ce même Depardon. Une ode à l'écoute faite de plan séquence suffisamment long pour générer l'apaisement nécessaire. La nature garde le dessus sur l'artifice!

Rouge Blanc Bulles a dit…

La bande annonce de La Vie Moderne ici pour ceux que ça intéresse.
Très bonne idée, merci Philippe!

laurentg a dit…

Pour remonter un peu plus loin :
http://www.amazon.fr/crise-du-monde-moderne/dp/2070328171

Stéphane a dit…

Le monde paysan se meurt, une frange de la population active est en voie de disparition parce qu'a l'échelle de la planète, une poignée d'industriels unissent leurs moyens pour anéantir ceux qui produisent avec respect, d'eux-mêmes, des autres, de la planète, des animaux et/ou des fruits et légumes dignes de ce non. La résistance est organisée, mais tant d'éléments vont à son encontre: De moins en moins de surface saine cultivable, exploitable, la pression croissante des marchés, des intermédiaires de la grande distributrion, voire des politiques communautaires.
Je ne reconnais plus la campagne où je suis né, plus de routes, plus d'habitat, quasiment plus de fermes ou tranformées en gîtes et résidences sécondaires pour urbain en mal de verdure. Les paysans sont partis à la ville, qu'ont ils gagné? moins de pénibilité dans le travail. Qu'ont ils perdu: Tout, la vie, la nature, le travailn, la reconnaissance d'autrui...
Je suis d'origine paysanne et j'ai mal pour mes grands parents qui paix à leur âme ne voient pas ce que sont devenus leurs terres, la terre qui devait nous faire vivre.

Jo a dit…

Très bon Stéphane, ce discour t'honore et honore ta famille, je suis moi même petit-fils d'agri-polyculteur...seulement je n'est pas leur courage et leur détermination, je travaille en périférie d'une ville, j'ai une question pour toi, quel est ton métier?
Dans nos idéaux, il nous faut soutenir les gens encore capables de maintenir cette tradition n'oubliant pas que nous sommes incapables de faire la même chose...

Stéphane a dit…

@Jo, oh mais je les défends et les soutiens de tout mon coeur et avec mes moyens.
J'ai deux métiers et je vis maintenant dans une grande métropole de Province (ouf), mais il ne se passe pas une journée sans que mon attachement au Produit avec un immense P, au Producteur et plus particulièrement au Vigneron, ne revienne dans mes conversations, mes engagements, mes "combats" personnels et professionnels.
Nous allons dans le même sens Jo.

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