Combien de fois je me suis bagarré dans la cour de l'école parce qu'on m'avait traité de "paysan".
Je répondais: "Vous mangeriez des clous s'il n'y avait pas de paysans".
(Extrait du texte de Raymond Depardon, dans son livre Paysans.)
Dans mon (vieux) Petit Larousse illustré, je lis:
Paysan: 1. Homme, femme de la campagne, qui vit du travail de la terre. Syn.: agriculteur, cultivateur, exploitant agricole (souvent employé à cause de la valeur négative du sens 2.) 2. Péj. Rustre, lourdaud.
Sans commentaire... Alors pour vous, "Paysan", positif ou négatif?
Aucune connotation péjorative pour moi dans ce mot Paysan. Bien au contraire. J'ai toujours été fascinée par le monde paysan. Par cette simplicité, cette humilité, et à la fois cette lucidité. Et puis ce courage, cette résignation quelque part, cette marche en avant parce que quels que soient nos états d'âme la nature, la vie, nous force à avancer.
Oui, s'il n'y avait pas de paysans, nous mangerions sans doute des clous. Et nous boirions de l'eau. On l'oublie bien souvent, rendant les paysans responsables de bien des maux. (Je vous recommande à ce sujet de lire un des derniers coups de gueule de Jacques Berthomeau au sujet de la couverture des inrockuptibles: "Manger de la viande tue". )
Sait-on à quel point le métier de paysan est difficile, précaire, incertain, ingrat parfois, solitaire aussi? Connaît-on les sacrifices qui sont faits (sacrifice familial notamment, isolement géographique, etc)? Mesure t-on les compétences qu'il demande:
- Savoir faire oui: savoir faire bon, savoir faire propre, savoir faire suffisamment.
- Savoir vendre aussi, savoir communiquer, savoir mettre en valeur.
- Savoir administrer, et gérer finalement, en véritable chef d'entreprise. Gérer avec des contraintes diverses, les contraintes de la nature d'abord, les contraintes humaines aussi, et de (très) nombreuses contraintes réglementaires.
Sur le web, la difficulté que représente le métier de vigneron est d'actualité, depuis l'annonce de l'arrêt d'activité d'Olivier B (suivi d'un immense mouvement de solidarité). Puis on apprend tristement que le Clos Romain se voit obligé d'abandonner une partie de sa production (la vigne en l'occurrence) pour qu'un des deux conjoints puisse reprendre une activité hors agriculture, plus rémunératrice.
On s'étonne, on s'indigne, on crie à l'injustice, mais ce ne sont malheureusement que quelques exemples, parmi tant d'autres, comme le rappelle ici Isabelle Perraud, du domaine des Côtes de la Molière, ou Hervé Bizeul du Clos des Fées ré-expliquant la réalité du métier là. Et les autres oui? Combien de vignerons sont en difficulté? Combien de paysans sont dans des situations bien précaires? Combien se battent tous les jours, pour faire vivre leur exploitation? Combien d'exploitations s'éteignent, au fil des ans? Combien de paysans hier, et combien aujourd'hui?
Alors moi aujourd'hui je lève mon verre à tous ces paysans, grâce à qui nous mangeons (bien), nous buvons (bien aussi!), et qui nous rendent notre France si belle, si vraie, si verte. Prend-on réellement conscience de la chance que nous avons d'avoir encore autour de nous un peu de campagne: des prés, des bois, des champs de céréales, des vergers, des vaches, des moutons, et puis des vignes aussi, bien sûr... Je me souviens d'être rentrée d'un long séjour à l'étranger, redécouvrant la beauté des paysages français, le charme des petites routes de campagne, en me disant "mais que c'est beau la France, que c'est beau!". Réalise t-on que sans ces paysans, nous n'aurions pas tout cela?
Photo du catalogue de l'exposition "La France de Raymond Depardon" (BnF)
Raymond Depardon, fils de paysans de Villefranche-sur-Saône (voyez comme on y revient toujours, au Beaujolais!) devenu photographe et réalisateur, nous a ainsi immergé dans une France pittoresque lors de son exposition "La France de Raymond Depardon" (exposition qui avait lieu à la BnF jusqu'au 9 janvier dernier), troublante d'authenticité. Et pour un regard juste, et respectueux, tendre même, sur le monde paysan, je vous recommande ce petit livre de Raymond Depardon: "Paysans".
Alors oui, Salut vigneron, salut à toi sans qui la France ne serait plus le sourire de l'Europe, écrivait Maurice Bedel. Et plus généralement, salut à toi, Paysan!
Photo du livre "Paysans", de Raymond Depardon
